dimanche, 29 mai 2011
GENS VENANT DE TOUTE PART

Passage des Mûriers ⚆ Crédit photographique ☞ Henri Guérard
L’exil est un concept-carrefour, se situant à l’intersection d’un (non) vouloir individuel, d’une nécessité souvent impersonnelle ou supra-individuelle, et d’un espace conçu en termes de désirabilité/accessibilité. Il convient de prendre comme point de départ la définition du Grand Larousse encyclopédique qui assigne à la notion ses significations le plus fréquemment rencontrées : « expulsions hors de sa patrie » ; « séjours pénibles, loin d’un lieu ou de personnes regrettées ».
Ces jours-ci, traversant le Père-Lachaise, j’ai pensé à TRISTAN, (Tristan de Iseult) qui remplit sans doute ces conditions. Il sera effectivement contraint à quitter sa patrie, ou, du moins, l’être qui objective son sentiment d’appartenance symbolique, son sens de la communion ; en plus, son séjour sera effectivement pénible, même feint, car il équivaut à une marginalisation sinon à une exclusion totale de la société. Il est vrai, d’autre part, que la valeur purement géographique de l’exil n’est guère mise en lumière ; TRISTAN n’a pas le mal du pays, il a plutôt le mal d’amour, si on peut dire, pour se confronter à une réalité que l’ont perçoit aliénante.
Exil veut dire, contrainte de quitter son « chez soi » (qu’il s’agisse d’un lieu ou d’un être) pour se confronter à une réalité que l’ont perçoit aliénante.
Habiter un quartier. Par exemple, Ménilmontant ou Belleville, que beaucoup d’entre nous connaissent. Le quartier occupe, sans doute, dans la vie urbaine des citadins, une belle place, en tous cas le citadin doit y trouver sa place et nous devons faire le nécessaire pour qu’il la trouve. Ni entité délaissée ni univers social privilégié. Le quartier doit apparaître comme un lieu de vie relativement important, diversement investi par les habitants en fonction de leurs situations sociales et résidentielles et selon les caractéristiques morphologiques et sociales du lieu, je dis bien du lieu, dans lequel ils résident. En même temps, dans cette courte analyse je voudrais montrer que cette diversité ne se résume pas à l’opposition entre habitants de quartier à la mobilité réduite et citadins nomades dépourvus de toute attache avec un lieu de résidence. Au contraire, dans certains lieux, comme dans d’autres contextes urbains, les individus qui se caractérisent par un fort ancrage dans le quartier sont plus fréquemment des citadins mobiles que des citadins sédentaires.
Citadin, j’ai été maintes fois exilé. Né dans une maison au bord d’un ruisseau dans le sud de la France, sous la ligne médiane de Bordeaux et la frontière franco-italienne.
Venu , à Paris, après maints aboutissements, nulle part ou un peu partout, par des chemins de traverses. Je suis arrivé dans le 20e arrondissement de la Capitale pour un temps court qui dura l’épopée d’un vaste amour. Je devins résident d’un des plus populaires arrondissements de Paris en venant vivre passage des Mûriers. Un passage qui montait et que les enfants aimaient descendre à chariot à quatre roues avec une adresse fulgurante, comme eux seulement savent le faire. Rien que ces deux noms de rues me rappellent encore ma région natale aux confins du Lot et de la Dordogne où sont si nombreuses les haies avec ses mûres et les arbres fruitiers.
Ménilmontant, je le connais un peu. Je l’ai sillonné dans tous les sens, à pied et en voiture, de nuit comme de jour. Moi, natif d’ailleurs, j’ai découvert la rue du Pressoir encore intacte pour la première fois en 1960. C'est-à-dire avant que les troubleurs de vie par les destructeurs de l’Etat viennent perturber les habitants du quartier, où existait alors, calme, travail et espoir.
J’y revenais de temps à autres, rue du Pressoir, combattre les voleurs de rêves, opposer résistance à ceux dont les déchaînements étaient néfastes à l’équilibre du quartier, constatant bien plus tard, les dégâts lamentables de rues éventrées, crevées. Plus rien n’était pareil à la vie paisible et quelque peu campagnarde qu’il y avait autrefois, même si tous savaient que l’habitat avait grand besoin d’être restructuré et rénové. C’est cela que nombre d’entre eux attendirent longtemps, très longtemps. Leurs souhaits ne furent que très peu exaucés. La blessure fut longue pour qui attendait avec espoir qu’arrive le droit au logement, l’attente d’être relogé, le droit à la paix. Bien évidemment ont leur proposa, très loin du lieu où ils habitaient, de nouveaux logements avec plus de confort certes mais il n’y eut pas beaucoup de justice ! Lorsque, juste après le chaos, je suis revenu rue du Pressoir, j’avais personnellement le sentiment terrible que des hélicoptères bombardiers avaient survolé les pâtés de maisons, pour tout casser et tout anéantir.
Puis longtemps, durant des années et des années, la laideur de la rue nouvelle me fit reculer à l’idée de faire le pas du retour, celle de revenir dans ce qui avait été un joyau du 20e arrondissement, l’une des parties de ce village du beau Paris. Je n’acceptais plus « d’être du quartier ».
Car la rue du Pressoir fut pour moi, en exagérant un peu, mes Champs-Elysées lorsque, jeune, je la découvris pour la première fois avec ses hôtels, boutiques, commerçants, garages, épiceries, costumiers et tailleurs, miroitiers, coiffeurs, boulangerie-pâtisserie, maroquiniers, librairie, joailliers, ses nombreux cafés, ses corporations de métiers, ses artistes accordéonistes, bals, saltimbanques, tireuses de cartes, sa jeunesse, ses belles filles et ses musiciens. Que de changements, pour moi, ayant passé mon enfance, dès le lever du jour avec le chant du coucou et sous le regard des oiseaux, au milieu des escargots, des fouines, des écureuils, des lapins, des poules, des oies et canards. Lorsque je revenais rue du Pressoir, c’était un vrai enchantement.
Je connais hélas la destruction en sa totalité d’un lieu, celui où j’habitais, le Passage des Mûriers.
Du passage reste seulement le plan avec son nom minuscule imprimés dans ma vieille Editions L’indispensable et le souvenir de sa pente et de ses pavés à jamais gravés dans ma mémoire. J’habitais là avec ma fiancée. Je dirais mieux, c’est là que m’accompagna ma fée, Ludmilla, dans une belle portion de vie. Ce peu de temps qui me semblaient des années de connivences, de tendresse, de passion et de rêve. Notre tout petit logement était situé tout en haut d’un immeuble étroit, rocambolesque, beau et ancien, d’une architecture séduisante du début du 19e qui tenait d’un vieux décor de théâtre. Notre lit fabriqué de mes mains où reposait notre matelas de laine, cousu à la main rue Orfila, si j’ai bonne mémoire, était installé dans la petite alcôve qui jointoyait notre chambre que j’avais tapissée avec mon amoureuse Ludmilla qui en grec signifie arc-en-ciel, Ludmilla ma bellevilloise native de Diafani, île de Karpatos. L’alcôve n’était pas grande, cependant elle suffisait pour tout notre amour. Au petit matin, le jour blafard entrecroisait les premiers rayons du jour qui apparaissait par la lucarne de la cuisine et de la petite fenêtre du salon aux rideaux blancs brodés à l’image du Parthénon et signés à chaque extrémité d’un bleu de mer. Cette frange de lumière nous faisait ouvrir les yeux et admirer le peu de ciel visible, encore étoilé d’été ; de l’automne plus gris, et puis de l’hiver sévère ménilmontois, avec les flocons qui voltigeaient et donnaient peu à peu, luminosité et splendeur, au quartier, en voie d’insalubrité triste, entouré de collines, le soir blanches et enneigées. Une fois la nuit passée et le café avalé, on dégringolait les vieux escaliers qui nous portaient vers le village pour aller travailler en nous faufilant parfois derrière le beau Saint-Bernard docile, trottinant devant son maître, esquivant le camionneur livrant le lait où venaient roder des chiens bâtards que Ludmilla nommait « renards » et qui aboyaientt à nos trousses. On riait en rejoignant quelque peu essoufflé la rue des Partants sur notre itinéraire. Nous n’avions peur de rien. Nous possédions l’amour. Seuls au monde, Ludmilla et moi, nous allions travailler, en nous tenant par la main avec la difficulté de nous séparer au moment de prendre, elle son vélo, et moi, le 96. Ces souvenirs sont là, vivants dans mon cœur. Le passage des Mûriers et nous deux, fous du bonheur de vivre. Du haut de Ménilmontant la vue était superbe, toute la capitale était à mes yeux ! La montagne de Paris intra-muros était unique. Et le soir, revenant à pied de mon travail, du haut de la rue Piat, la vue sur la ville était encore à moi. Tout cela est dans ma mémoire, comme un diamant dans mon catalogue du cœur, un trésor dans mon œuvre de vie.
Hélas aujourd’hui, le Passage des Mûriers n’est plus. Ce passage défunt aux consonances si méditerranéennes qui me conduisait chaque matin vers les cimes de la ville, et dont Monsieur Henri Guérard nous a laissé des traces brillantes dans son livre de photographies, a vécu.
Je suis un réfugié de nulle part ainsi que le dit de lui-même Frédérick Tristan qui n’était pas seulement le barbare dont peu à peu il souhaita nous donner l’image. Bienvenu Merino

Ménilmontant sous la neige
Crédit photographique ☞ Michel Sfez
15:22 Publié dans LE COIN DU SOUVENIR | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bienvenu mérino, exil, vieux métiers, frédérick tristan, réfugié de nulle part, paris, vieux paris, belleville, ménulmontant, rue du pressoir, passage des mûriers, rue piat |
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mercredi, 10 novembre 2010
QUE RESTE-T-IL DE LA RUE VILIN ?

RIEN DE RIEN
Ni un brin de son architecture, ni une seule planche de ses volets de noyer, ni une clef de serrure forgée par le maître artisan du quartier du Pressoir. Pas même ses cendres ! Où ont-ils abandonné les restes et les souvenirs de la maison du typographe de la bande à Bonnot ? Où se trouve la tombe, la sépulture de notre illustre rue ? Restent les photos de dizaines de photographes du tout Paris, venus inhumer le beau assassiné. Faut-il hurler aux citadins de Paris que c’est notre ville qu’on assassine, que c’est notre patrimoine que l’ont abat lequel appartient à nous autres Parisiens. Nous ne pouvons nous taire, nous ne pouvons fermer notre gueule et nous laisser mettre des muselières. Pour le respect de ceux qui ont lutté afin de soutenir le patrimoine des Parisiens à qui appartient la ville. Pour l’équilibre et la précieuse beauté de Paris.
Déjà, furent crevées les Halles Baltard et le cœur historique de Paris, le quartier de Montparnasse livré au préfet de Paris et aux hommes au pouvoir en ces temps, si peu scrupuleux. Le 13e arrondissement et une partie du 15e juché sur des assises tremblantes, la Défense, silhouette vulgaire, offerte aux travailleurs, aux bureaucrates, aux baladins croyant que c’est ça le Paris illustre. Sans compter les frappes chirurgicales un peu partout dans notre ville. Regardez un tout petit peu, dans vos promenades ce qu’ils font de la ville, comment ils la maltraitent, comment ils n’ont point de scrupules pour les Parisiens qui méritent plus que ce que leur réservent certaines personnalités au pouvoir depuis des lustres.
RAPPEL SUR LA RUE VILIN
C’était une petite rue de Ménilmontant. Une rue classée en 1863, puis déclarée îlot insalubre cent ans plus tard, une rue aujourd’hui entièrement démolie. Une rue où Georges Pérec, l’auteur de La vie mode d’emploi, vécut enfant et dans laquelle il retourna, une fois par an, de 1969 à 1975, pour un livre qu’il écrivait. De cette rue Vilin, il ne reste que les quelques cinq cents photos prises par toutes sortes de photographes et les textes consignés par Pérec dans les années 1970. Le réalisateur reconstitue immeuble par immeuble le puzzle du lieu, réalisant tout à la fois un film sur la rue, un film sur la photographie et un film sur Georges Pérec et l’obsession de la mémoire.

« EN REMONTANT LA RUE VILIN »
Un film de Robert Bober, né le 17 novembre 1931 à Berlin. En 1933, il fuit avec ses parents l’Allemagne nazie. Ils se réfugient en France. Il quitte l’école à quinze ans pour devenir successivement tailleur, potier, éducateur. Il sera l’assistant de François Truffaut sur Les 400 coups, Tirez sur le pianiste, Jules et Jim.
Réalisateur depuis 1967, il obtint en 1991 le Grand Prix SCAM pour l’ensemble de son œuvre. Il publie Récits d’Ellis Island en collaboration avec Georges Pérec et Quoi de neuf sur la guerre ? Bienvenu Merino
13:23 Publié dans RETOUR AU PAYS | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : rue vilin, georges pérec, robert bober, belleville, ménilmontant, vieux paris, bienvenu merino |
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mercredi, 03 novembre 2010
MA RENCONTRE AVEC JANE CHACUN

Jane Chacun
Avant 1966, je n’avais jamais entendu parler de la chanteuse Jane Chacun, née à Ambert en 1908, qui fit presque toute sa carrière à Paris. A cette date, peu de gens se souvenaient de cette grande figure de la chanson française qui fit l’admiration d’un très nombreux public entre 1930 et 1955. Aujourd’hui, Jane Chacun est tout simplement oubliée du grand public, et cela depuis bien longtemps.
A la fin de ces années 60, comme beaucoup de jeunes, j’étais alors bien plus intéressé par les chansons de Bill Haley et sa musique rock, ainsi que par Frankie Jordan, Billy Bridge, Moustique, les Chaussettes Noires, Vince Taylor que j’ai rencontrais en pleine gloire. Puis ma fascination pour le jazz que j’écoutais la nuit à la radio devint capitale dans ma culture, disons simplement, dans mon parcours où je découvrais les diverses formes de musique. Et ce n’est que bien peu plus tard, que je me suis intéressé aux guitaristes, Wes Montgomery, Joe Pass, Benny Carter, Charlie Byrd, Paco de Lucia, Django, Christian Escoudé, Claude Barthélémy, Woody Guthrie, ce chanteur et guitariste folk américain qui s’était engagé très jeune dans l’action politique. Parti pour la Californie, comme des milliers de ces Okies chassés par la misère de l’Oklahoma, il s’installa au cœur des luttes sociales, s’opposant avec sa guitare et ses chansons aux milices des entreprises fruitières ou à la complaisance des policiers de l’Etat californien. Sa réputation de redoutable agitateur lui valut de nombreux démêlés avec la police et la justice.
Aussi, je ne veux pas oublier un ami, Raymond Boni, un grand lui aussi, qui apporte, encore aujourd’hui, énormément à la musique moderne, au free jazz, uniquement avec son instrument, sa guitare, et son phrasé unique, qu’il sait travailler comme s’il était, à lui tout seul, un orchestre. Dans son disque Wanted Mr. $ dollar for Good, ça commence et ça se termine par une salve contre les habitudes guitaristiques, une batterie d’instruments : saxo, cornet, orgues monastiques, campanas sevillanas de procession, tocsin. Et pourtant Boni est seul avec sa guitare pour quitter la guitare. A une époque, l’orchestre d’Ellington a été exemplaire, parce que chacun de ses solistes était lui-même capable d’être chef d’orchestre. Là, Raymond Boni, est « orchestre » à lui tout seul. Si Charlie Christian s’était inspiré de Lester Young et devait créer ce qu’on appelle le « red style » le style saxophone ; il sut parfaitement exploiter son instrument et tirer de l’amplificateur électrique une sonorité très belle. Raymond Boni, dans Wanted Mr. $ dollar for Good, tire de son instrument ce qui paraît impossible d’extirper d’une guitare. Son CD rouge est un moment rare dans la guitare de ces dix dernières années. Chirurgie événementielle. Réussite époustouflante pour Boni, qui à vingt ans voulait quitter la guitare trouvant qu’avec cet instrument, il n’avait pas assez la possibilité de s’exprimer. Alors qu’il était, dès 1971, classé par Jazz Magazine, parmi les plus grands guitaristes de la spécialité.
FRANK ZAPPA - JOAN BAEZ
Au début des années 70, je me familiarisais avec le travail musical de Frank Zappa dont je traduisais les textes afin de mieux comprendre ses chansons. Ceci dit, c’est son œuvre, en partie, qui contribua à mieux me politiser et donna un certain sens à ce que je vivais, et à mieux voir ce qui se passait sur la planète, si je puis ainsi dire. Evénements aux Etats-Unis et dans toute l’Amérique, ainsi qu’ailleurs dans le monde, sans oublier la guerre au Viêt-Nam, dont beaucoup furent victimes. Avec Frank Zappa, Joan Baez, et bien d’autres, je complétais ma formation, non simplement musicale, mais d’une certaine culture politique.
EDITH PIAF - LUCIENNE DELYLE - YVONNE PRINTEMPS - LA CALLAS
En France, parmi les chanteurs et chanteuses, je connaissais les chansons que chantaient Edith Piaf. Mais vraiment, à cette époque là, cette chanson je l’écoutais peu et n’y prêtais pas beaucoup d’importance. Durant mon enfance, j’avais passé des années à écouter le Cante Flamenco et à m’intéresser à la danse andalouse pure. Piaf ne me touchait pas trop. Je dirais plus honnêtement que je passais à côté de son expression. Cependant, elle m’émouvait, et je la voyais comme une petite femme fébrile qui tombait sur scène lors de ses concerts. Dans un sens, j’avais peur pour ce petit bout de femme vêtu de noir, d’apparence fragile, me faisant trembler. Sans doute, je ne devais pas très bien écouter ses paroles, ni trop la musique qui l’accompagnait. Ou alors, je comprenais trop bien les mots, moi, que touchaient les faibles et la pauvreté du monde. J’avais été bercé depuis l’enfance par la musique espagnole, de la région d’où étaient originaires mes parents, quand surgit Rock around the clock, de Bill Haley and The Comets, qui bouleversa certains clichés et me fit m’intéresser à une autre trajectoire, celle des chanteurs de folk song que Bill nous rappelle quelquefois. Mais Bill était différent, et je ne crois pas qu’il se soit même senti à l’aise comme stéréotype de rock and roll. Et cela bien avant que je connaisse le folklore sud-américain des divers pays du continent où je vécus. Et puis il y a la musique dite classique et ses dérivés qui m’accompagnent presque chaque jour, aujourd’hui encore.
Cependant je dois dire, qu’il y eu un moment très fort parmi tous les temps forts, qui révélèrent la GRANDE PIAF dans sa carrière, le jour où elle chanta au premier étage de la Tour Eiffel, avec, à ses pieds autour du Trocadéro, une foule énorme, noire de centaines de milliers de spectateurs. Peut-être est-ce cette image du peuple de Paris, au chevet de la GRANDE de la chanson, qui me fit réfléchir à la personnalité, de ce petit bout de femme, immense de talent, dont il m’avait fallu un certain temps pour comprendre qui elle était, et ce qu’elle valait.
Il y eut parmi mes favorites de la chanson française, Yvonne Printemps, dont les chansons me vinrent aux oreilles que très tard. Elle prodiguait ses exceptionnels dons vocaux au seul domaine de l’opérette, à un niveau que personne d’autre n’avait atteint. Si, techniquement, on cherche une de ses qualités essentielles, on peut penser tout naturellement à son sens du ‘legato’, si rare chez les chanteuses. Ce ‘legato’ qu’on ne peut maintenir qu’avec un souffle impeccable, donnait à tout ce qu’elle interprétait une valeur humaine inestimable. Yvonne Printemps transfigurait tout ce qu’elle touchait. En effet le charme vocal d’Yvonne Printemps défiait l’analyse.

Lucienne Delyle
Je découvris aussi sur le tard l’œuvre de Lucienne Delyle me rendant vite compte que j’étais passé à côté d’immenses talents qu’avaient frôlé mon adolescence, pour enfin vouloir découvrir ces riches interprètes qui existaient dans la chanson française et dont j’ignorais tout.
Je me tairai ou plutôt je serai rapide en parlant des grandes chanteuses d’Opéra dont la passion me vint vers la trentaine, un trouble qui me fit me poser des questions en écoutant La Callas, diva parmi les divas. Pour ceux qui ont eu la joie et le privilège de l’approcher durant ses préparatifs d’enregistrement, que ce soit en chair et en os ou dans une émission de télé, quelle leçon de modestie devant la Musique ! Travaillant surtout les problèmes d’accentuation, lisant et relisant la musique choisie, seule sur un canapé ou sur un lit, gardant à portée de main ses partitions, chantant au besoin à mi-voix tel passage difficile d’une cadence, c’est à un véritable phénomène d’osmose que Maria Callas se livrait durant des jours. Lorsque la phrase musicale, la prosodie et la couleur de la musique l’avaient imprégné, c’est alors qu’elle s’occupa à proprement parler de la voix. Par un phrasé que ne coupe jamais à tort la respiration, par des vocalises d’une fantastique égalité parce que coulées dans un même souffle, Maria Callas, née grecque en territoire américain et habitant longtemps en France, donna à la musique française de nouvelles lettres de noblesse. N’est-ce pas une gageure, en effet, que de parcourir les registres les plus éloignés de la voix humaine et de changer d’atmosphère musicale et psychologique tout au long d’un disque ? C’est pourtant l’exploit accompli par Maria Callas dans son premier disque d’opéras français. Eclatant !
MADAME JANE CHACUN
Oui, j’ai un peu tardé avant d’aborder le souvenir de ma rencontre avec Jane Chacun ! Une parenthèse de temps due à un peu d’émotion en évoquant ces moments avec cette femme reconnue puis oubliée. J’ai toujours eu du respect pour Jane Chacun, même si notre rencontre fut brève et que je connaissais assez mal son œuvre. Dans ces années-là, ma connaissance musicale à l’égard de ses chansons m’était assez limitée, pauvre même. J’ai rencontré Madame Jane Chacun, sur le tard, alors qu’elle ne chantait presque plus, pour ne pas dire plus du tout, et que ses disques n’étaient plus mis en vente. En 1966, Jane Chacun avait 58 ans, jeune encore, et belle femme. J’ai connu Jane, chez elle, à Saint- Maur-des-Fossés (Val-de-Marne), la ville où elle habitait. Je travaillais alors pour une importante société dont-elle était cliente. Elle avait fait une commande pour améliorer le confort de son pavillon proche des bords de Marne. Je vins donc de bon matin travailler chez elle. Elle m’attendait. J’étais jeune, mais je connaissais déjà les rouages de mon métier et savais ce que j’avais à faire pour me mettre au travail sans perdre trop de temps avec les clients. Très chaleureuse dès le premier instant de mon arrivée, Jane m’invita à prendre le café. Après cette courte pause je lui demandai où se trouvaient les paquets qui avaient été livrés par ma société pour que je puisse constater que tout soit bien là avant que les ouvriers se mettent au travail. Jane m’indiqua l’escalier pour rejoindre le sous-sol de sa maison. Je descendis les quelques marches. Arrivé en bas, je fus surpris de voir parmi les paquets qui me concernaient, d’autres paquets remplis de disques 78 et 33 tours dont j’apercevais les pochettes débordant des cartons et qui laissaient apparaître des disques noirs brillants, rangés soigneusement, où je lisais sur les étiquettes : JANE CHACUN - PATHE MARCONI, JANE CHACUN - DISQUES POLYDOR ... Il devait y avoir deux mètres cube de chansons. Pardonnez-ce langage, en vérité je suis très respectueux. Les écrivains savent de quoi je parle, car les éditeurs ne font pas mieux lorsqu’ils veulent se débarrasser d’un surplus de livres invendus. A cet instant même, dans le sous-sol de la maison, je sentis dans mon corps comme un petit ‘vertige’, oh ! presque rien. Et dans mon esprit siffla une atmosphère rayonnante de bonheur, en apprenant chez qui j’étais. Donc, je vérifiais rapidement les paquets concernant la livraison, pour voir si tout était là, et montait ensuite à l’étage retrouver Jane Chacun et lui dis : « Eh bien ! Vous en avez des disques Madame ? » Elle me répondit: « Oh ! Cela fait belle lurette que je ne chante plus ! Ce sont mes réserves de chansons pour l’éternité. » Et elle continua : « J’étais la rivale d’Edith Piaf… mais c’est fini maintenant. » Elle parlait, j’écoutais. Je fus bouleversé déjà en découvrant au sous-sol sa tonne de disques et en quelques secondes d’apprendre son identité célèbre, ce qui me laissa dans un état d’homme en vol. Mes chaussures avaient décollé. J’avais la sensation de marcher à cinq centimètres du sol. Oh ! Elle ne s’épancha pas longtemps sur sa vie ! C’était si simple la façon dont elle en parlait. Mais cela avait suffit pour m’atteindre euphoriquement. En fait, c’était une des raisons parmi d’autres qui m’avait un peu troublé ; c’était, qu’en fin de carrière ou plutôt, après un itinéraire rempli de succès, tout était en voie d’extinction, tout s’était arrêté ou était en voie de s’arrêter, pour la Reine du musette, comme un couperet qui tombe tout doucement, puis net. Elle se leva de sa chaise et sans perdre de temps, sachant bien que je devais travailler, elle voulut me faire plaisir, et s’empressa de tirer d’un de ses rayonnages, derrière le buffet, un de ses disques, qu’elle me tendit, en me disant : « C’est pour vous ! » Je regardais ses yeux, en serrant dans mes mains, avec attention, le présent qu’elle venait de m’offrir. La bonté de cette femme se lisait dans son regard, au même moment où elle découvrait le bonheur que j’éprouvais d’être à ses côtés. Mais je lus aussi à la lisière de ses prunelles et dans la profondeur de ses yeux noirs, qu’elle avait un peu perdu de l’enthousiasme qu’elle avait montré au départ. Cela donnait à son visage un brin de lassitude dans de grands yeux ouverts sur un avenir incertain. Son large front pâle contrastait avec sa belle chevelure noire de vedette de la chanson. Je fixai la pochette du disque. La photo de son visage me fit penser à une icône. Comment ne pouvais-je avoir une éternelle reconnaissance pour Jane Chacun, moi qui avait passé mes premiers bals à danser en province, bercé par la musique des grands accordéonistes des années 60 : Aimable, Verchuren, Jo Privat, Louis Corchia, Emile Prud’homme, sans vraiment avoir pu les approcher, sinon dans l’enceinte d’une salle de bal. Jamais en vrai. Comment s’y prendre pour devenir familier de ces grands joueurs de piano à bretelles ? Comment faire pour leur parler, pour les connaître ? Même si, avec leur accordéon, ils m’avaient donné du plaisir et de la joie en une seule soirée ou même toute une nuit, je restais dans la foule, anonyme, toujours anonyme parmi les milliers de danseurs dans la ronde.

Un disque de Jane Chacun
Avec Jane tout avait commencé comme avec une maman. Tout continua comme l’amour d’un fils pour sa mère. Tout continuait, jamais ce ne fus fini. Jamais. Ça continue ! Elle est ma souveraine pour toujours.
En vérité, si je pris goût, dès mon adolescence, à la danse dans les bals de province et si j’avais de l’intérêt pour la musique et les musiciens, c’est plutôt à cause de l’ambiance et des tourbillons avec les filles. C’est cela qui me faisait m’appliquer pour apprendre à mieux les tenir dans mes bras, à les serrer pour une soirée, une nuit, jusqu’au prochain bal et je ne sais quoi de plus encore !
Avec Jane, j’étais ému et reconnaissant, sans doute parce que je parlais pour la première fois à quelqu’un d’important, à une femme célèbre qui parlait tout simplement à unjeune homme de rien, cherchant son itinéraire dans la vie. Je me retrouvais face à une gloire, une artiste vraie, une femme que déjà le monde du spectacle oubliait.
DEBUT DE JANE CHACUN
Lorsque les bals-musette se développèrent dans Paris au début du 20e siècle, atteignant leur apogée entre les deux guerres, ils se regroupèrent dans les quartiers où les Auvergnats s’étaient installés en grand nombre. On pourrait presque parler d’instinct grégaire. Deux pôles principaux sont à distinguer : La Bastille avec la rue de Lappe et le passage Thiéré, le quartier des Arts-et-Métiers dans les rues Au Maire et des Vertus. Ils étaient moins nombreux que dans les secteurs précités ; il faut néanmoins mentionner les abords de la Place Clichy (Abbaye Petit Jardin, Grande Roue) ainsi que Belleville et Ménilmontant (Ça Gaze et Le Boléro).

Le Tourbillon
A l’adresse du 8 rue de Tanger, Paris 19e, très près du boulevard de la Villette, se trouvait un petit bal appelé Le Café Olivia. Ce bal fonctionnait en fin de semaine. En 1926, Albert Carrara (le fils aîné de Vincent Carrara) acheta ce café-bal, le transforma et l’agrandit de façon notable et ajouta le confort nécessaire. Il pouvait y contenir deux cents personnes au bar et autant dans la salle et quatre-vingts danseurs sur la piste. Ce café-bal prit comme enseigne Le Tourbillon. Albert était un excellent accordéoniste qui dirigeait un orchestre réputé. Avec ses musiciens, il fit danser jusqu’en 1931, date à laquelle il céda l’affaire à Monsieur Bernard. Celui-ci donna une impulsion nouvelle au bal qui connut un grand succès jusqu’à la guerre de 1939, même s’il continua à fonctionner encore presque plus de trente ans, en changeant plusieurs fois de direction. Son premier orchestre fut celui de Robert Carnero, accordéoniste aveugle, dont Bernard devait dire bien plus tard que c’était un as. Propos bien flatteurs confirmés par Jo Privat qui affirmait que Carnero jouait aussi bien qu’Emile Vacher. Ensuite il y eut Jean Vaissade, auteur de l’inoubliable Sombreros et mantilles, et qui amena Rina Ketty au rang de vedette du tour de chant. Elle vint d’ailleurs quelquefois chanter au Tourbillon. Après Vaissade, ce fut Emile Prud’homme qui s’installa dans le bal. Prud’homme resta près de trois ans au Tourb’ comme on disait familièrement. A cette époque, une inconnue, qu’on appelait la Môme Piaf, vint au bal et chanta, accompagné par Mimile. La première fois où elle demanda à chanter au Tourbillon, Mimile dit en douce à ses musiciens : « Laissons-là venir, on va bien se marrer. » Il est vrai qu’elle ne payait pas de mine. Mais tous furent subjugués par la voix de celle qui allait devenir la grande vedette que l’on sait.
Jane Chacun, surnommée La Reine du musette s’y produisit aussi et eut bien sûr ses jours de gloire. Aux heures apéritives du Batifol, lieu de rendez-vous désigné d’un petit monde régi par la musique, la chanson et le spectacle des années 50, étonnante bourse humaine, Vincent Scotto, l’homme aux quatre mille chansons, venait en premier. Derrière la vitrine, sans aucune ostentation, mais tout de même il faut bien se montrer, il tenait table ouverte à une assemblée fidèle où brillaient les chanteuses Benoîte Lab, Germaine Lix, Roberte Marna, Lina Margy et Jane Chacun, reine du musette.
Le Tourbillon, ouvert dès 1926, ferma ses portes qu’en 1968. Si Edith Piaf et Jane Chacun, à leurs débuts, y firent les beaux jours, la très belle Simone Réal, qui travaillait en usine, y venait se distraire le samedi et dimanche. Elle aussi obtint la célébrité. Les qualités de cette jeune fille, sa beauté sublime et son impact sur les danseurs n’échappèrent pas aux dirigeants du bal qui l’embauchèrent pour chanter avec l’orchestre en fin de semaine. Elle y resta dix- sept ans, jusqu’à la fermeture du bal en 1968.
Jane Chacun avait commencé à percer en même temps qu’Edith Piaf, à la veille de la guerre, en 1939. Piaf, démarre à L’ABC, Jane, devint vedette au célèbre Mimi Pinson, où sa robe noire (tout comme celle de Piaf) et son foulard rouge en firent la reine du musette. Quelle reine !
Mais bien avant ses débuts fracassants, au Mimi Pinson, Jane avait été reconnue dans tous bals célèbres de Paris et banlieues. Au Boléro, à La Java, La Boule Noire, Au Balajo, au Bal des Gravilliers, au Ça Gaze et au Boléro, célèbres bals de Belleville et Ménilmontant, au Tourbillon, bien sûr, chez Gégène à Nogent-sur-Marne.
FIN D’UNE ROMANCE
Jane Chacun est partie en janvier 1974 pour l’hôpital de Créteil d’où elle rejoignit les étoiles. C’était le 29 janvier. Triste janvier auquel je pense sans oublier ces grands yeux attendrissants, cette voix qui m’était familière et cette émouvante simplicité qui m’avait tant ému un jour de l’année 1966.
Trois ou quatre fois, j’étais revenu la saluer chez elle, et à mes rares apparitions Jane me disait toujours : « Revenez vous avez un si joli prénom ! » Des années plus tard, de retour à Saint Maur-les-Fossés, j’appris par ses voisins qu’elle avait chanté pour les riverains des bords de Marne et ses amis dans les bistrots de Saint-Maur. Cela quelques mois avant que la vie ne la quitte. Bienvenu Merino

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samedi, 19 juin 2010
ENTRETIEN AVEC SOPHIE POUJADE, MENILMONTOISE DE COEUR

Et si c’était le mot d’ordre d’un nouvel essor des anarchistes
« LES SOUVENIRS SE CONSERVENT-ILS COMME DES PHOTOS DANS UNE BOITE ? »
Bienvenu Merino : Sophie, nous nous connaissons depuis longtemps. La mémoire est la faculté de se rappeler le passé et comporte plusieurs degrés. D’abord, la mémoire immédiate qui enregistre momentanément les informations significatives. Elle est fugitive et son contenu s’élimine rapidement s’il n’est pas travaillé par une contention renouvelée de l’esprit ou une captation inconsciente. Ensuite, la mémoire moyenne qui garde la trace de ce dont nous avons besoin d’un point de vue pratique. Enfin, la mémoire profonde qui détermine notre identité et nous construit sur un plan affectif. Nous y voilà !
Tu as habité Ménilmontant dans les années 1975-1979, si j’ai bon souvenir, rue Delaître précisément, rue située presque à la hauteur de la rue Julien-Lacroix, sur la droite en montant la rue de Ménilmontant. Dis-moi, tu peux me parler de tes années passées dans ce quartier de Ménilmuche ? Ta rue, le voisinage, les commerçants. Les raisons qui ont fait qu’un jour tu es venue habiter ce Ménilmontant si populaire et pourquoi l’as-tu quitté - sans vouloir être indiscret - soudainement après y avoir vécu quelques années ?
En ces temps là, connaissais-tu la rue du Pressoir, située à quelques centaines de mètres, où l’on pouvait se rendre par la rue Julien-Lacroix et la rue du Liban ainsi que par sa voisine, la rue des Maronites ?
Sophie Poujade : Je suis arrivée rue Delaître par hasard début 1976. Je rentrais d’un long voyage en Afghanistan et au Pakistan. Je n’avais pas de logement et c’est par un copain que j’ai trouvé un ancien atelier d’imprimerie à louer. C’était un rez-de-chaussée qui donnait sur une cour d’immeuble. C’était très précaire, les toilettes étaient dans la cour et je n’avais pas de salle de bain, juste un évier avec un robinet d’eau froide. Alors j’allais régulièrement dans un établissement de bains et douches dans le quartier, je ne me rappelle plus le nom de la rue, et je lavais mon linge dans une laverie tout prés.
Juste à côté de chez moi, il y avait un petit café fréquenté par les habitués du coin. A l’époque, tout le monde n’avait pas le téléphone, il fallait même attendre longtemps pour l’obtenir quand on en faisait la demande, c’est difficile à croire maintenant où c’est l’ère de la téléphonie quasi à outrance. Bien sûr, moi, je ne l’avais pas, je donnais mes coups de fil et on m’appelait dans ce café dont l’arrière salle donnait sur la même cour d’immeuble.
Le café était une annexe de chez moi, beaucoup de gens passaient me voir et pratiquement tous les jours on y prenait l’apéro.
On allait parfois voir des films indiens ou égyptiens dans un cinéma boulevard de Ménilmontant, on écoutait Oum Kalsoum dans un café du boulevard sur un juke box avec un écran qui permettait de voir le chanteur, ça se faisait beaucoup à l’époque, c’était le scopitone.
Je ne situe pas la rue du Pressoir, mais je devais certainement y passer parce que je vois bien la rue Julien-Lacroix et la rue des Maronites. Quand j’habitais rue Delaître, je travaillais pour un institut de sondage et je faisais du porte à porte en quête de personnes susceptibles de répondre à des questionnaires ; ça m’a fait sillonner le quartier.
Je ne dirais pas que j’ai quitté la rue Delaître soudainement : j’y suis restée un an et demi, c’est un moment de ma vie où je bougeais beaucoup, un an et demi, c’était déjà pas mal.
Je faisais de la poterie depuis quelques temps et je suis partie travailler chez des potiers en basse Ariège et dans le Gers. J’allais vers de nouvelles aventures.

B. M. : Ta rue d’autrefois a bien changé, l’immeuble où tu habitais n’existe plus. Un bâtiment énorme et monstrueux, tout en briques rouges, avec seulement quelques petites fenêtres, situées très haut, a été construit à sa place, cela ressemble à une Centrale, quoi ... une prison ! C’est une école je crois ou un collège avec sa cour de récréation cernée de hauts murs. Connais-tu les raisons de la destruction de ton ancien immeuble et as-tu connu les bouleversements dans le quartier que le photographe Henri Guérard a immortalisé ? Tu m’as dit récemment que le bâtiment où tu avais habité était vieux, et qu’il avait grand besoin de rénovation, cependant il fut détruit. Mais ne penses-tu pas qu’il aurait pu être rénové et non détruit, afin de préserver l’âme du quartier et l’élégance de l’ensemble des immeubles qui avaient alors beaucoup de charme à l’angle de la rue des Panoyaux. Sophie, es-tu retournée rue Delaître ?
S. P : Il me semble avoir vu ce qui a remplacé l’immeuble du 6 rue Delaître, mais ça fait longtemps, j’en garde une image confuse.
Oui, avec le recul, je me rends compte que mon logement était très insalubre, c’était humide, j’avais une cour privée où il y avait des rats énormes pour lesquels j’avais une véritable répulsion, seule chose qui me dérangeait dans la précarité du lieu, je m’arrangeais bien du reste. Bien sûr, j’aurais préféré qu’on rénove cet endroit plutôt que de le détruire.

B.M : Maurice Chevalier est né rue Julien-Lacroix et Eddy Mitchell près de Belleville, d’autres personnalités telles que Clément Lépidis, Jo Privat, Marie Trintignant ont longtemps habité le quartier. Monica Bellucci et Vincent Cassel sont toujours là, sur le boulevard. Etais-tu au courant ?
S.P : Non, je ne savais pas tout cela, sauf que Maurice Chevalier était de Ménilmontant. je sais qu’Edith Piaf est née dans ce quartier, sur le trottoir devant un commissariat, dit-on.
B. M : Sophie, je t’ai souvent écoutée parler de tes voyages, entre autres en Asie et au Moyen Orient. Les souvenirs se conservent-ils comme des photos dans une boîte ?
Cependant il est assez rare que je t’entende parler de la rue Delaître où tu as, tout de même, passé de belles soirées durant ces années d’insouciance. Ces années là, furent-elles bonnes pour toi, là dans ce quartier pittoresque et captivant dans les années 1930, et où autrefois la vigne sur les coteaux était un vrai « empire» où arrivèrent des générations d’émigrés pour s’y installer et travailler.
Ce Ménilmontant te parle t-il encore, à toi, parisienne, native du 14e arrondissement ?
S. P : Tu veux dire que les photos sont des souvenirs en boîte de conserve ? C’est vrai qu’à notre époque on consomme beaucoup d’images en boites de conserves : DVD, vidéos, photos numériques qu’on ne voit même pas sur du papier …
C’est vrai que je parle plus souvent de mes voyages que des lieux où j’ai habité. Il m’arrive de penser que c’est en voyage dans une chambre d’hôtel que je me sens le plus chez moi.
<mce;"> y;">Mais il y a eu beaucoup d’endroits où j’ai habité, il faut bien se poser quelque part parfois, des endroits où j’ai passé de très bons moments, la rue Delaître en fait partie.
En y repensant, je réalise que c’était alors Janis Joplin qu’on écoutait à fond la caisse, la tombe de Jim Morrison au Père Lachaise, les films indiens au cinéma sur le boulevard, Oum Kalsoum au juke box du café du coin, on est loin de Ménilmuche.
Alors pour te répondre, Ménilmuche pour moi, c’est la chanson d’Aristide Bruant que mon père nous avait apprise et que nous chantions, tout gamins, mon frère, ma sœur et moi :
… ma sœur est avec Eloi
dont la sœur est avec moi,
comme ça sur le boulevard je la refile
à Belleville
Comme ça je gagne pas mal de braise,
mon beau frère en gagne autant,
puisqu’il refile ma sœur Thérèse
à Ménilmontant, à Ménilmontant
C’était dans les années 1950, mon oncle et ma tante habitaient justement rue de Ménilmontant, je me rappelle qu’on allait les voir. Dans mes souvenirs d’enfant, c’était une rue qui monte.
Mon oncle était le beau-frère de mon père, mais il ne s’appelait pas Eloi et mon père n’avait pas de sœur …
B. M : Lorsque tu es partie aux Indes, était-ce juste après avoir quitté ton logement de Ménilmontant ou bien était-ce après tes études confortables de médecine que tu as interrompues très vite ? Il y avait-il une raison due à la difficulté de retrouver un logement convenable ou étais-tu partie pour partir, comme l’a écrit si joliment Charles Baudelaire dans un de ses poèmes. Je sais que tu as fait une vingtaine de voyages là-bas, je ne pense pas que les raisons étaient liées aux difficultés existentielles mais plutôt par goût du voyage comme beaucoup de jeunes qui partaient pour une expérience radicalement nouvelle et qui servait de modèle à toute une génération ?
S. P : Je suis allée en Inde pour la première fois en 1984, longtemps après avoir quitté la rue Delaître.
Très jeune, j’ai eu envie de voyager. La première fois que je suis partie, j’avais 19 ans, je suis allée au Moyen Orient, juste avant de rentrer à la fac de médecine ; puis l’année d’après j’ai passé l’été en Grèce.
Comme je te le disais, quand j’ai emménagée rue Delaître, je revenais d’Afghanistan. J’ai quitté la rue Delaître pour le Sud de la France où j’avais déjà séjournée avant de partir précisément en Afghanistan : en Provence et en Lozère. Et depuis j’ai fait d’autres voyages.
En fait, j’avais toujours un projet de voyage en tête, c’était un peu ma raison de vivre.
Depuis, avec l’âge, je me suis calmée, j’attache plus d’importance à mon « intérieur », mot révélateur, mais il y a encore des voyages que j’aimerais faire.
Tu me demandes pourquoi tant de jeunes sont partis voyager à cette époque.
Il faut se rappeler d’abord que ma génération était la première depuis bien longtemps à ne pas avoir connu de guerre.
Mon grand-père à 19 ans a été mobilisé en 1918. Heureusement pour lui, l’armistice a eu lieu de suite.
Il n’était pas non plus question de partir à l’autre bout du monde pour les jeunes entre 1939 et 1945 …
D’autre part, c’était une période économiquement très faste. On trouvait facilement du boulot, c’était possible de travailler six mois, puis de partir six mois dans l’année. Surtout qu’on voyageait à très peu de frais, avec les moyens du bord.
Tu dis que ce mode de vie a servi de modèle à toute une génération. Je ne suis pas tout à fait d’accord. Je fais partie des gens du baby boom, ça veut dire que nous étions nombreux dans cette tranche d’âge (nous le sommes encore, d’où le problème des retraites). Cela a donné beaucoup de profils différents. C’est l’époque des grands de la Pop Music, et aussi des grands extrêmes politiques comme Action Directe, la bande à Baader, les Brigades Rouges…et ceux qu’on a appelés les babas. Mais quel pourcentage de cette génération représentaient-ils au juste, ces babas ? Pas énorme.
Quand je considère les gens de mon âge ou à peu prés, la grande majorité a mené une vie des plus classiques : travail, mariage, enfants. Il y a eu en effet des changements dans la société : divorces, familles recomposées, mais c’est autre chose que le mode de vie auquel tu faisais allusion.
Si le problème des retraites se pose, ce n’est pas pour « toute une génération de marginaux », mais pour ceux, les plus nombreux, qui ont mené une vie normale.

B. M : Ton travail d’enseignante et de pédagogue dans une structure spécialisée, te fait rencontrer des émigrés de diverses nationalités qui sont souvent arrivés en France dans des conditions difficiles et qui vivent dans des conditions très modestes, pour ne pas dire, précaires, que garderas-tu de ces années de travail avec ce « monde » venu d’ailleurs ? Ces émigrés sont je suppose une famille, comme ta famille, non ?
S. P : Après quelques années chez les babas, j’en ai eu marre de leur anticonformisme en fait très conformiste.
Je me rappelle d’un choc, comme une révélation soudaine que j’ai eue dans une campagne magnifique entre Pamiers et Saverdun, ça m’est venu d’un seul coup. C’était trop facile de vivre pour soi, isolée, planquée … et j’ai eu envie de m’impliquer socialement.
J’avais une opportunité d’être engagée à la formation continue de l’académie de Créteil pour des cours d’alphabétisation. J’en avais déjà fait bénévolement quand j’avais 18 ans.
Un an après cette « révélation » en plein champ, en 1979, j’étais formatrice de français auprès d’un public d’immigrés.
J’avais toujours mes sentiments de rébellion contre cette société et je considérais que c’était un travail qui me permettait de conserver les mains propres.
Je n’ai pas une vocation d’enseignante, j’ai toujours été intéressée par les différentes cultures, l’ethnologie me passionnait et pour moi ça a été la possibilité de rencontrer des personnes d’origines très différentes.
Ces personnes avec qui je travaille vivent dans des conditions très diverses, certains ont une vie difficile, très modeste, mais pas tous, c’est très varié.
Pour donner un exemple, j’ai eu comme stagiaire un monsieur Polonais à la retraite, il est arrivé jeune adulte en France, il y a été ébéniste toute sa vie et il profitait d’avoir enfin du temps libre pour apprendre à écrire correctement le français. Je l’ai gardé deux ans. C’était il y a dix ans. Maintenant encore, je reçois de lui des cartes de Pologne quand il y va en vacances et ses vœux à chaque nouvelle année, avec une orthographe et une syntaxe tout a fait correctes.
Un autre exemple. En séance d’oral, je faisais un exercice sur les couleurs : qu’est ce qu’évoque pour vous le jaune, le bleu, le vert. Quand j’ai cité le rouge, une femme de je ne sais plus quel pays d’Europe de l’Est est devenue terrorisée et s’est écriée : « je ne supporte pas le rouge, c’est le sang». J’ai pensé alors que j’étais bien heureuse car le rouge m’évoque les coquelicots alors que pour d’autres, c’est l’horreur de la guerre.
Il m’est revenu le Chant des Partisans de Joseph Kessel et Maurice Druon :
Il y a des pays où les gens au creux des lits font des rêves
Ici nous, on marche, nous on tue, nous on crève
Je cite ces exemples pour sortir du cliché du Maghrébin ou de l’Africain. Quand j’ai commencé en effet, mes stagiaires étaient presque tous Maghrébins, puis sont arrivés des Africains.
Depuis cela a beaucoup changé. Cela a suivi l’évolution des événements dans le monde : l’arrivée des boat people du Sud-Est asiatique, les réfugiés Iraniens, l’ouverture du bloc des pays de l’Est. J’ai connu aussi des Sud Américains. Il me serait plus simple de citer quels sont les pays dont je n’ai jamais rencontré de ressortissants.
Je garde de tous ces contacts des images de parcours de vies, certains tragiques, certains heureux, parfois même privilégiés.
Mais je ne dirais pas que c’est une famille. Je veux bien que nous soyons tous frères (et sœurs) dans ce monde, mais je ne peux pas me sentir de la famille du marabout Africain, de la femme voilée, du Russe qui a passé cinq ans dans la légion pour obtenir un titre de résidence à vie, du latinos fils à papa qui pleure parce qu’une réforme agraire dans son pays a donné une partie de son domaine à des paysans sans terre …. Je n’ai pas forcément de sympathie pour tout le monde, je crois que c’est normal. Mais je m’efforce de considérer tous mes stagiaires de façon égale.
J’ai des relations d’amitié, voire d’affection avec quelques uns qui passent me voir au centre, qui me téléphonent ou m’écrivent longtemps après avoir suivi mes cours. Il m’arrive aussi d’en rencontrer des années après les avoir eus comme stagiaires et c’est toujours un plaisir de se rencontrer.
B. M : Sophie, une dernière question. Tu te consacres depuis 35 ans à l’enseignement du Français, belle carrière ! Tu m’as dit récemment, qu’une fois le métier terminé, c'est-à-dire, une fois en retraite, tu voudrais travailler pour les Libertaires, quoi, pour les anars ! Cela ne m’a pas surpris de l’entendre dire, mais ce qui me surprend est de vouloir s’y consacrer à la fin de ta carrière professionnelle.
N’était-il possible de militer vraiment en parallèle tout en étant active dans l’enseignement ?
Est-ce la façon de vouloir te reposer alors que déjà tu as beaucoup donné dans ta vie. Mais je sais qu’il n’est jamais trop tard, tu en conviendras.
S. P : C’est une idée qui m’est venue comme ça récemment parce que je vois autour de moi des gens qui partent à la retraite et qui cherchent à s’occuper : certains se consacrent à leurs petits enfants, d’autres apprennent à jouer au bridge ou s’inscrivent dans des clubs de randonnée.
J’écoute depuis des années Radio Libertaire, leurs analyses me semblent souvent très censées, et ce sont les rares à parler de politique de façon jubilatoire.
Il y a 40 ans Léo Férré chantait « Marketing, salope ! ».
Chez les babas, on vivait selon les principes de Vaneigem et Guy Debord.
L’UNEF de St rasbourg et de Nantes se rangeaient du côté des situationnistes. Une petite brochure avait été éditée : « De la misère en milieu étudiant », j’étais alors très jeune et peu avertie mais quand j’ai lu ce petit ouvrage, il me semblait bien déjà avant que les gauchistes et les féministes n’avaient pas le même combat.
Le journal Hara Kiri annonçait l’an 01 d’une nouvelle ère à venir, c’étaient les premiers écolos et ils n’étaient pas pris au sérieux.
Actuellement il y a de plus en plus de démunis, les acquis sociaux régressent. Depuis plus de 10 ans, des systèmes d’échanges locaux (SEL) se mettent en place, cela améliore de façon sensible le quotidien de personnes qui vivent avec des revenus plus que modestes. Je m’y suis intéressée mais mon travail ne me laisse pas de temps pour m’y consacrer.
Des retraités se regroupent en communauté parce que leurs maigres moyens ne leur permettent pas de vivre décemment.
On nous parle d’une diminution de l’Etat, pour arriver à quoi ? à une jungle capitaliste ?
La société va peut-être vers la constitution de communautés solidaires autonomes. On s’approche des théories libertaires.
Nous étions partis de ma vie à Ménilmontant. Je n’en ai gardé qu’un souvenir matériel : une photo que j’ai prise dans ce quartier vers 1976-77.
Ca représente une expression de révolte inscrite sur une palissade au dessus d’un dépotoir. Cette photo aurait pu être prise de nos jours dans un coin sordide en banlieue.
« Devenez fou de colère ». Et si c’était le mot d’ordre d’un nouvel essor des Libertaires.
B.M : Merci Sophie d’avoir répondu à mes questions et je t’en félicite. Maintenant nous allons pouvoir aller boire un verre en l’honneur de ton anniversaire.

Entretien réalisé le 14 juin 2010 par Bienvenu Merino
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10:26 Publié dans LE COIN DU SOUVENIR | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : sophie poujade, bienvenu merino, ménilmontant, souvenirs, voyages, rue delaitre, paris, vieux paris, paris 1970, culture |
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mercredi, 09 juin 2010
CACHER LA LAIDEUR D'UN CERTAIN PARIS

A Emilie Morel et Lionel Mouraux pour leur travail au sein de la Photothèque des jeunes Parisiens
C’est ce que font des peintres, des décorateurs et des tagueurs de tous poils : préserver l’œil, les yeux, de notre génération, des sales constructions que des hommes ont fait pousser dans le Paris des années 1960. Louis Chevalier avait lancé un vif avertissement avec son livre L’assassinat de Paris. Dans sa préface, il écrivit : « Les villes aussi peuvent mourir ». "Comment aurais-je pu imaginer devoir, un jour, appliquer à Paris ce vers du poète du bas empire, pleurant sur les capitales du monde antique, dévastées par les Barbares ? Assurément pas aux environs de 1960 où, venant de décrire les Parisiens, c'est-à-dire Paris plus reconnaissable à la tête des gens qu’à la disposition des lieux. Et pourtant, déjà, les choses ne commençaient-elles pas de changer ?"
Merci à Philippe Galas pour l’autorisation de publier les deux photographies qui illustrent ce billet. Bienvenu Merino

14:37 Publié dans IMAGIER | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : bienvenu merino, philippe galas, photographie, art, culture, urbanisme, paris, vieux paris |
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mercredi, 07 avril 2010
BIENVENU MERINO EXPOSE/DU 15 AVRIL AU 15 MAI 2010

04:04 Publié dans DES PLANS SUR NOTRE COMETE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bienvenu merino, exposition, art, paris, avril 2010, mai 2010 |
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lundi, 01 mars 2010
LA BEAUTE DU VINGTIEME ARRONDISSEMENT







La pauvreté comme la beauté résident dans les yeux du spectateur. La pauvreté est un jugement de valeur ; ce n’est pas quelque chose que l’on veut vérifier ou démontrer, même avec une marge d’erreur, excepté par déduction et suggestion. Dire ce qui est pauvre revient à utiliser toutes sortes de jugements de valeur.
Les photos d’Audrey Félix, celles du 20e arrondissement, nous rappellent que cet arrondissement est beau, toujours beau, comme si par pudeur, la laideur dans son reportage, nous était épargnée. Dans son parcours de piétonne fascinée par les rues proches de celles de la rue du Pressoir, au pied des Buttes-Chaumont, de la rue des Cascades, de la Cité et Villa de l’Ermitage, la photographe a su saisir, le beau du quartier, la beauté toute naturelle, au gré de ses promenades où tant d’autres promeneurs voient pauvreté, désespoir et misère. Là, à flanc de collines, la photographe nous montre que Ménilmontant était il y a pas plus de 50 ans une Hollywood, notre ville des anges, Los Angeles, où je vécus en 1969, loin des stars, des paillettes et des folklores américains, mais sans rien regretter. Parmi les cinq éléments de la mémoire, qui sont la fixation des souvenirs, leur conservation, le rappel, la reconnaissance, la localisation, cinq éléments qui nous aident à recomposer le passé. Bienvenu Merino
CONSULTER
14:50 Publié dans IMAGIER | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : audrey félix, bienvenu mérino, buttes chaumont, rue des cascades, cité de l'ermitage, villa de l'ermitage, paris, vingtième arrondissement, photographie, photographe |
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jeudi, 14 janvier 2010
QUI ETES-VOUS BIENVENU MERINO ?

Guy Darol : Il n'y a pas que la pratique de l'écriture et de la marche qui traverse ta vie. Ne serais-tu pas également dessinateur, peintre, photographe et cinéaste ?
Bienvenu Merino : Je suis un touche-à-tout. C'est probablement cela qui m'éloigne de la réussite et du travail bien accompli. Dans mon âme, l'amour de bien faire est divin, donc, s'il n'y a pas de discipline et de travail bien fait, je ne peux pas être totalement satisfait. Ceci vaut pour les travaux que j'ai entrepris et qui me tenaient à cœur. Tout est lié. La photographie m'apporta, durant les années de voyage, beaucoup de plaisirs, puis peu à peu elle s'éclipsa pour être remplacée par la peinture et le dessin. Quant au cinéma, ce fut un déclic qui surgit comme un boum, après m'être intéressé à une période de l'histoire de France si souvent auscultée dans ma mémoire. Ma première expérience au cinéma n'est pas encore terminée puisque le montage de mon film n'est pas achevé. Mais faire tout, tout seul : écriture du scénario, repérages des lieux, recueillir des fonds, chercher des acteurs, des figurants, des techniciens, faire la mise en scène, le secrétariat, l'attaché de presse, ce n'est pas toujours facile.
G.D. : Quels sont les écrivains qui regardent par-dessus ton épaule lorsque tu te trouves à ta table de travail ?
B.M. : Ma table de travail est vaste. En vérité, je suis plus un véritable promeneur qu'un écrivain. A proprement parler, je n'ai pas de méthode bien précise. Aller sur le terrain m'apporte en général l'essence même de mes écrits. Etre écrivain, c'est un sacerdoce, comme Gustave Flaubert qui ne procédait que par notes précises dont il avait scrupuleusement vérifié l'exactitude. Il se condamnait à fréquenter pendant des semaines les bibliothèques jusqu'à ce qu'il ait trouvé le renseignement désiré. Il ne reculait pas devant l'ennui de lire vingt ou trente volumes traitant de la matière. Il ira en outre interroger des hommes compétents, poussera les choses jusqu'à visiter des champs de culture, se rendra sur les lieux, y vivra. Ainsi, pour le premier chapitre de L'Education Sentimentale qui a comme cadre le voyage d'un bateau à vapeur remontant la Seine de Paris à Montereau, il a suivi le fleuve en cabriolet, le trajet ne se faisant plus en bateau à vapeur depuis longtemps ! C'est fou ! Je ne dis pas qu'il était dingue, mais il avait cette passion, celle que j'ai dans les voyages et dans la marche toute simple qui m'a conduit à l'extrême, naturellement, avec fascination et plaisir. Toutefois, bien des écrivains m'ont marqué, et je laisse à mes lecteurs le soin d'apprécier certains de mes auteurs favoris qui m'ont influencé et qu'ils découvriront eux-mêmes, en me lisant. Cependant Antonin Artaud et Georges Bataille et les œuvres du CHE, pour une autre raison, surtout la lecture de son Journal de Bolivie,furent déterminants.
L'écriture de Diarrhée au Mexique est assez brute, dans le sens où la matière est tirée du vécu et si elle détonne encore et toujours c'est que la vérité je suis allé la chercher au fond de moi, dans la douleur ; récit qui choqua, qui choque encore, et qui choquerait en 2007 comme m'avait dit Éric Dussert avant la sortie du livre, lequel est à l'origine de la troisième publication, ce qui m'encouragea à continuer afin de n'être pas l'auteur d'un seul livre.
G. D. : Tu vis désormais à Paris. Le globe-trotter est-il encore un promeneur invétéré ?
B.M. : Je commencerais par te répondre par ces lignes de Platon, extraites de l'Apologie de Socrate. « Les hommes peuvent être heureux en demeurant attachés à une forme de vie immuable, que la musique et la poésie n'ont pas besoin de créations nouvelles, qu'il suffit de trouver la meilleure constitution et qu'on peut forcer les peuples à s'y tenir ».
Voyager fut toujours ma passion car je trouvais dans ce mode de vie et de vivre une belle manière de découvrir, d'apprendre, d'étudier, sans contraintes, ce que je n'avais pas fait dans mon enfance et mon adolescence. Enfant, je n'eus pas une scolarité exemplaire. Dès mon plus jeune âge, je n'étais pas un fervent de la discipline, j'étais bien plus attiré par les dormeurs à la belle étoile et les bergers. C'est à mon retour d'un long voyage que j'eus l'envie et le besoin de conforter certains acquis appris de la route, en étudiant quelque peu à l'Université. Je ne dis pas, comme Flaubert, que le seul moyen de supporter l'existence, c'est de s'étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle.
La vie de voyage s'était ancrée en moi car toujours elle fit partie de mon existence, un peu comme les gitans qui se meuvent continuellement à travers le monde depuis leur naissance. Même si, aujourd'hui, mes voyages ne me mènent plus aussi loin, très souvent ça passe par l'écriture, une manière de traverser les choses et de vivre différemment. Les yeux sont peut-être moins éblouis par la beauté du spectacle comme l'étaient ceux du voyageur incorrigible que j'étais. J'ai une façon différente de voyager dans l'écriture et je sais que je n'ai pas encore tout puiser de mon vécu et c'est devant les pages blanches que je gribouille à ma table de travail que je perpétue ce qui était ma vie d'explorateur. J'habite à Paris, entrecoupé de quelques escapades, cependant j'ai gardé cette habitude de persévérer dans cette irrépressible envie de marcher pour encore et toujours découvrir ma ville et mieux comprendre le monde qui m'entoure. Je suis un inlassable marcheur solitaire. Marcher m'est nécessaire. Le globe-trotter que j'étais est devenu un simple homme qui marche. Hier encore, mercredi 22 décembre, je suis revenu de banlieue, d'Ivry, à pied, en essayant de longer la Seine avec ses hautes cheminées d'usines chapeautées de glace, et ces péniches tranquilles, amarrées sur les berges où, quand elles coulent nonchalantes sur le fleuve lent, recouvertes d'un peu de neige comme si c'était seulement cela qu'elles transportaient tant elles flânaient, écrasant les vaguelettes de leur chargement invisible en allant jusqu'au Pont de Tolbiac, un des de mes anciens quartier. Je fus enchanté de suivre la rivière sous la neige. C'était un vrai conte de Noël. Que d'histoires j'ai revécu, que de nouvelles envies m'ont donné le désir de repartir vers l'inconnu.
Virginia Woolf, la belle rêveuse londonienne, Jean Giono, Julien Gracq, Jacques Réda, dans Marchons sous la pluie, Jacques Lacarrière, Karl Gottlob Schelle, Arthur Rimbaud, Léon-Paul Fargue, Walter Benjamin, Henri Calet, André Hardellet ont fait cela bien avant moi. Mais, c'est sans doute de Don José Merino Martin Campos, mon père, que je tiens l'incroyable invention de savoir aller par les chemins et par les routes. Il commença, jeune, très jeune, avant ses dix ans. De Malaga à Madrid, de Madrid à Barcelone, de Santander à Algesiras, il accompagnait les chevaux, à pied, marchant à leurs côtés, de jour et parfois de nuits, dans la beauté des paysages. Je ne compte pas le voyage forcé par l'exil, celui qui lui causa tant de désagréments, LA RETIRADA DE MALAGA, guerre entre hommes du même pays, d'un même village et parfois d'un même clan familial, mais il sut cheminer, armé de fusil ou sans fusil, et faire magnifiquement son très long parcours, celui dont il apprit ce qu'étaient les hommes et les femmes dans des combats féroces, dans la douleur et la défaite, dans le camps des vainqueurs et dans celui des vaincus, sur la route qui le conduisit vers les hommes libres.
G.D. : Crois-tu que la culture underground ait quelque chose encore à voir avec la pratique des blogs ? Et cette pratique est-elle une chance pour le développement de la pensée et de la création ?
B.M. : Oui, bien sûr, et elle se pratique aussi avec les blogs. C'est un mouvement parallèle, hors des circuits officiels normaux du commerce et de diffusion. On devient underground par la force. Ce sont les maffias du show-biz, de l'art subventionné qui obligent l'artiste à prendre cette tangente. En luttant contre l'establishment qui souvent met le créateur à l'écart, on doit trouver la solution pour se faire entendre ou être lu et par ce moyen il lui est possible enfin de dire ce qu'il ne pouvait pas, d'enlever le frein qui ne permet pas de s'exprimer. Les censeurs dans notre société existent, la diffusion par les blogs permet de résister contre ceux qui sont au pouvoir, contre certaines pressions qui obligent l'artiste à trouver d'autres solutions pour mieux se faire entendre et exister enfin. Le moteur de l'underground, dès ses débuts, a été l'exhibition du corps, la transgression des codes sociaux, montrer ce qui est « caché » et le faire venir à la lumière. C'est une avancée importante pour la communication et la liberté d'expression. Underground et blogs ça fonctionne de pair. Tu peux imaginer pourquoi je n'envoyais plus mes manuscrits aux éditeurs, pourquoi certains de mes « textes monstrueux » sont passés à l'oubliette, ignorés ou simplement jetés au feu de la non-prospérité.
G.D. : Préfères-tu l'ombre à la lumière ?
B.M. : Souvent je me sens dans lumière, même si je vais sur la route sans que personne ne soit au courant ni me reconnaisse. Je vais, fidèle à un certain idéal. J'essaye de faire ce dont j'ai le plus envie, c'est ma manière de marcher à la lumière.
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Bibliographie de Bienvenu Merino
Prière
(Nouvelle)
Manifeste de la Délinquance Littéraire
Cahiers Zédébis, 1975

•
Situations Normales
(Nouvelles)
(Cahier des Hirondelles), 1975
•
Fleurs et Chant d'Espoir du peuple d'Espagne
(Poème (l'agonie d'un dictateur)
Les Cahiers St Germain des Prés, 1976
Plus édition originale accompagnée d'une gravure de l'auteur
Atelier Say, 1996
•
Satisfaction
et autres nouvelles
Revue Le Gué,1976-1977-1978
•
Extrait d'un voyage dans les excréments
ou
Diarrhée au Mexique
(nouvelle)
Editions du Peuple, 1976
(épuisé)

Réédité par Les Cahiers Lolita, préface de Gérald Scozzari, 1977
•
Scènes
(nouvelle)
Livre d'artiste, 1996

•
Qui sera libre demain ?
Gravures de 10 artistes plasticiens
Portfolio
Atelier Say, 1996

Ana
Poème et champs de mots
Préface de Emilio Sanchez-Ortiz
Isabelle Venceslas, 1995
(épuisé)
•
Descendre au cercueil
(Ouvrage sur auguste Pinochet)
Dessins à l'encre de l'auteur
Préambule
Lettres des femmes prisonnières politique de la prison
de haute sécurité de Santiago de chili
Connaissance, 2000

O, voyelle
D'après une œuvre sur acier de l'auteur
Portfolio
Isabelle Venceslas, 2002

•
Traces de plantes fossilisées
Carnet des mines, Graissessac-Hérault
Avec traces et dessins de l'auteur
Ouvrage personnel, tirage limité, 2005)
•
Diarrhée au Mexique
ou
Extrait d'un voyage dans les excréments
(Nouvelle)
(Préface de Éric Dussert)
Atelier du Gué, éditeur 2006

Ensayos sobre el placer de la Felaçion
Essai sur le plaisir de la fellation
Editions espagnole et française avec photos et dessins de l'auteur
Coffret, d'Artiste, 2007

•
Lignes Noires
(Encres et dessins)
Isabelle Venceslas, janvier 2010

•••
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mercredi, 13 janvier 2010
QUI ETES-VOUS BIENVENU MERINO ?

Guy Darol : La réédition, en 2006, de Diarrhée au Mexique, a été suivie d'échos plus que favorables. Ce livre a été couvert d'éloges et cependant c'est l'arbre qui cache la forêt, car ton activité d'écriture est riche de plusieurs volumes. Peux-tu nous en parler ?
Bienvenu Merino : Oui, quelques critiques littéraires ont réservé un bon accueil à mon livre et c'est une chance de savoir qu'il ait touché et conquis autant de lecteurs. Mes autres livres sont bien plus sages, tout en étant fidèles à mes convictions politiques et à mes expériences d'éternel homme qui marche.
J'ai peu publié. Pendant presque vingt ans je n'ai plus envoyé de manuscrits aux éditeurs, alors comment veux-tu que l'on me lise ? La peinture de tableaux avait pris le relais, alternant des travaux de décoration et de construction de lieux et scènes de théâtre. J'étais ouvrier pour gagner ma vie. Puis la fête et les rigolades, les bistrots de Paris où naissaient les rencontres aventureuses me portaient au zénith d'une gloire acquise par mon manque assidu à l'écriture et à toute relation avec le système éditorial. Je vivais bien, cela me convenait assez la vie faite de plaisirs. J'étais doué pour la danse et les jeux de séduction qui m'apportaient plus de bonheur. A 19 ans, durant mes deux années de pratique de la boxe, j'appris à travailler mon jeu de jambes. Le direct du gauche et l'uppercut me donnèrent plus de confiance. Je me mouvais à la manière de Ray Sugar Robinson dansant sur un ring. Mes amies spectatrices qui suivaient mes combats se sentaient protégées. Très entouré, je me perdais avec elles dans les nuits de Saint-Germain-des-Prés. Comment veux-tu que je puisse travailler consciencieusement l'écriture ? Pour bâtir une œuvre, "c'est chaque jour qu'il faut se poster devant la page blanche", me disait mon ami écrivain Emilio Sanchez-Ortiz, alors qu'après quelques verres à La Coupole et au Sélect puis dans les petits bals bretons du quartier de Cambronne, nous allions guincher non sans avoir passé deux ou trois heures avec mon ami le batteur Jackie Bouissou qui jouait au River-Boat avec Claude Luter, rue de Rivoli, et avec Marc La Ferrière et Maxime Saury au Caveau de la Huchette. La belle vie en somme car en ces moments-là la littérature venait après la fête. La lecture m'était bohème et je devais faire des efforts afin de continuer à lire et à étudier sérieusement. En fait, c'était mon "manuscrit de vie", mon livre de chair. Un laisser-aller impardonnable si l'ont veut écrire vraiment. Henry Miller mena cette vie et je me demande comment il trouva du temps pour réussir à accomplir une œuvre aussi solide et si intéressante. Mes vrais manuscrits sont rangés aux rayons de l'oubli, certains en partie inachevés ou à corriger. Ce peu de ma fortune ne peut intéresser un éditeur, croyais-je longtemps. Dans leur état actuel, où ils racontent des moments de vie égarée entre splendeur et jouissance, ce sont des manuscrits pas vraiment aboutis.
Pour mes livres parus, la grâce s'est trouvée sur ma trajectoire, mais souvent en faisant personnellement un travail de grand écolier studieux et appliqué qui, tout petit homme, eut quelques rêves passagers pour se prouver à lui-même qu'il pouvait vraiment se faire plaisir et pouvoir se sentir devenir écrivain. Tout cela me donne parfois de l'énergie pour donner à ma vie la satisfaction qui emplit mon cœur et m'aide à m'appliquer à exprimer ce que je vis. Les pétards mouillés ne peuvent jaillir et faire des étincelles que si le désir de bien les sécher correctement existe. Je crois que j'ai préféré vivre avant tout. Existence de chevalier, entouré de nymphes, mais c'est ainsi que jamais la solitude ne m'a gagné. Ecrire des livres vous plonge dans les souterrains et les puits de la recherche de la vie fabriquée de livres. J'ai eu la chance partout dans le monde de rencontrer ce que jamais je n'avais espéré. La littérature ne me manqua pas ; si le besoin d'écrire me prenait, j'avais toujours un crayon et du papier pour exercer mon envie, sinon, je contemplais le ciel, la mer, les arbres, les cimes des montages, et surtout, tout être humain sur mon passage, quel qu'il soit. Je pouvais lire dans les yeux et sur les visages le sommet de la bonté ou bien y découvrir la pire des crapules. Mais même si les livres sont mes amis, rien ne vaut ces hommes ou femmes rencontrés dans mes voyages qui avec génie m'ont offert ce qu'il est impensable que l'on puisse donner et détacher du cœur : leur amour, quitte à se dépouiller de tout ce qu'ils avaient en leur possession. C'est eux qui m'ont le plus appris, mieux que ce je pouvais apprendre dans les livres et à l'université. Le bonheur tout simplement. Voilà sans doute pourquoi écrire des livres ne m'est pas obligé, ni un besoin nécessaire, même pas vital, ni un métier.
Ecrire n'est pas pour moi une nécessité, je lai toujours su, j'avais d'autres cordes à mon arc. Voilà pourquoi, l'ours qui est en moi s'est mieux habitué à un environnement hors des sentiers battus, peut-être de crainte de déranger son voisinage postulant au succès de la renommée et à l'aliénation, ce que sans doute j'ai toujours su éviter sans crier gloire ni déception. Non, surtout, ne pas me faire voler mes ardeurs, mon souffle, mon enthousiasme et ma liberté, ce qui donne à ma personnalité ce rien de riche qui m'est tout.
G.D. : Les billets que tu publies régulièrement sur Rien ne te soit inconnu et Rue du Pressoir attestent que tu as approché de grands noms de la vie culturelle et politique. J'observe toutefois que tu es l'opposé d'un mondain. De quelle façon se réalisent ces rencontres ? Quelles sont celles qui t'ont le plus profondément marqué ?
B.M : J'ai rencontré quelques grands talents du showbiz, comme Compay Secundo qui était mon ami, et le fils et la fille de Violetta Parra, Angel et Isabel, merveilleux interprètes, réfugiés en France après le coup d'Etat au Chili, mais c'est surtout des peintres et des artistes avec lesquels je suis le plus lié. Aussi, ayant un de mes frères comédien, et un autre militant, cela me facilite les rencontres. Les hommes politiques rencontrés avec qui j'eus un vrai contact, sont assez rares. En 1970, j'ai approché Salvador Allende pendant sa campagne Présidentielle, cela grâce à des amis du MIR (Movimiento d'Izquierda Revolucionaria), et je fus invité à une de ses marches légendaires avec les paysans, à Osorno et à Valdivia, dans le sud du Chili. Dans les années 1970, il existait une telle peur, dans certains pays d'Amérique du Sud, que la Gauche arrive au pouvoir au Chili, que pour moi, il était inconcevable que je n'accepte pas l'invitation de mes compagnons militants chiliens d'être auprès d'eux et de leur leader à la Présidence de la République. Le souvenir de Salvador Allende est celui de sa simplicité, de sa gentillesse et de sa conviction absolue qu'il allait gagner les élections et être élu Président du pays. Tout le monde connaît la suite.
Moi qui voulait être discret, c'est raté. Je ne vais pas cependant tout t'avouer. Mais je ne résiste pas. Voici arrivé un instant de grâce. Un vrai conte de fée. Je veux te parler de Monica, la compagne de mon frère Emmanuel, jeune femme et attachante qui fit son entrée glorieuse dans notre modeste clan familial, et pour qui nous avons beaucoup d'estime et d'admiration. Monica Justo est la petite-fille de Pedro Agustín Justo, Président de l'Argentine de 1932 à 1938. C'est quelques années après, durant mon séjour à Buenos Aires, que j'appris vraiment qui était la famille de Monica, son grand-père, Président, et le père de ma belle sœur, Liborio Justo, écrivain et leader du Trotskisme durant un demi siècle, qui vécut jusqu'à cent et un an et qui est décédé il y a peu de temps.
Donc, de fil en aiguille, notre famille s'agrandit, un mélange d'artistes des Beaux-Arts, comédien, chanteuse, cantador flamenco, belle-sœur, petite fille de Freddo Gardoni, accordéoniste célèbre, banquier, médecin, juristes, avocats, enseignants ou ouvriers de la politique universelle, ouvriers tout court, sportifs. Comme je te disais, Guy, c'est la chance. Plus nous sommes de frères et sœurs, plus nous rencontrons de monde, gens connus, ou simples citoyens méritants. Parfois nous débarquons à dix, douze, dans un vernissage ou un cocktail au Théâtre de Chaillot ou à l'Odéon, pour la première d'un spectacle de mon frère Louis, et nous continuons la soirée dans la fête et la bonne humeur. Mais aussi, parfois, cela nous arrive, d'accompagner un ami pour son premier voyage en cercueil, son dernier dans la mort, porté sur des épaules des frères andalous-périgourdins en chantant les honneurs que mérite le défunt.
Ma rencontre avec Dennis Hopper et Peter Fonda ainsi qu'avec d'autres acteurs américains, eut lieu dans des circonstances invraisemblables au carnaval de Oruro, au Pérou, au milieu des fameuses Diabladas, uniques dans le pays. Dennis et Peter venaient de terminer le tournage d'un film, près du Cusco, à Chinchero, et c'est par hasard, en revêtant une peau d'ours en guise de déguisement, en compagnie de deux de mes amis, avec l'intention d'aller dans les rues de la ville en fête que nous nous sommes rencontrés, face à face, habillés en animaux. Parfois, c'est très simple, tout s'enchaîne. Je repartis le lendemain avec eux en taxi, de Oruro à la frontière bolivienne, le long du splendide lac Titicaca, jusqu'au village frontière, Copacabana, et c'est ainsi que je j'eus la chance d'être avec eux, avec leur enthousiasme pour passer la frontière, ce qui n'était pas très facile en ces moments-là avec un passeport Français, car Régis Debray, sympathisant du CHE, c'est-à-dire, d'Ernesto Guevara, était emprisonné à Camiri, Bolivie, pour les raisons politiques que l'on connaît. A la frontière, comme tout le personnel de la douane savait qui était Peter fonda, je n'eu absolument aucun problème à rentrer dans le pays. On ne me demanda même pas mon passeport.

Aussi, je dirais quelques mots sur ma rencontre avec le magnifique acteur du film Les Enfants du Paradis, Jean-Louis Barrault, à la Cartoucherie de Vincennes, où je travaillais sur les décors d'un spectacle qui allait être donné en Avignon. Personne, parmi nous, techniciens et comédiens, ne s'attendait à le voir arriver. Surtout, nous pensions qu'il n'avait aucune raison pour que nous le retrouvions devant nous, tout souriant. En fait, Il était venu féliciter la troupe, du travail qu'avait accompli le Théâtre de l'Aquarium, dans la l'immense hall qui lui avait appartenu et qu'il avait légué à la jeune compagnie pour laquelle nous travaillions. Ce jour là, il fit une distribution de présents inattendus. Moi, j'héritais, entre autres, d'un de ses habits de scènes, un smoking noir splendide que je devais porter durant plus de vingt ans, plutôt fier du cadeau dont il m'avait honoré.
Mais un de mes souvenirs inoubliables et qui n'a rien à voir avec une personnalité culturelle, date de 1966 dans le désert du Sahara, le grand Erg de la Soif, où, affaiblit physiquement par le manque d'eau et craignant ne pas arriver à temps au premier village pour m'abreuver, j'eus l'immense chance de me trouver face à mon sauveur, le caïd du village, qui je ne sais comment, descendit , pied après pied, sans chaussures dans un puits profond de plus de vingt mètres et remonta à la surface avec un seau d'eau. Je puis t'assurer que l'eau était fraîche et la meilleure que je n'ai jamais bu.
Pour revenir à ta question sur "l'opposé d'un mondain", oui, tu as parfaitement raison. Je n'aime guère tout ce qui relève de la haute société, non très peu pour moi. Je n'apprécie pas les habitudes de la vie bourgeoise et leurs divertissements qui ont attrait au luxe et aux plaisirs de la table même si j'ai grand plaisir à faire un bon repas en famille ou avec des amis. Dans les phrases qui précèdent, j'ai donné un aperçu de mon mode vie. Pour moi, les rencontres me sont assez faciles pour ce qui concerne l'art et mon attirance de la vie avec les hommes et les femmes que je rencontre. « Faire de la vie un chemin d'épanouissement, la vie doit toujours devancer l'art, une activité parmi bien d'autres, la vie doit être considérée comme une œuvre d'art potentielle ».
(A suivre... demain !)

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mardi, 12 janvier 2010
QUI ETES-VOUS BIENVENU MERINO ?

Guy Darol : Ton histoire personnelle est liée à celle de la Guerre d'Espagne. De quelle façon s'effectue le parcours de ta nombreuse famille depuis l'Espagne jusqu'en France ?
Bienvenu Merino : Après les années 1936-1939, dates de la guerre civile, ma mère, et mes frères aînés arrivèrent en France à travers les Pyrénées dans des conditions difficiles, avec des milliers d'autres réfugiés. Moi, je n'étais pas encore né. Deux de mes frères et une de mes sœurs nés en Andalousie périrent avant de pouvoir passer la frontière. Mon père était resté au front, à Barcelone. Il n'arriva en France qu'un an après, à la défaite de la République. Il fut interné comme des milliers d'autres Espagnols dans un camp de réfugiés politiques, où il passa plusieurs mois, presque un an, tandis que ma mère et les enfants se trouvaient dans un autre camp de réfugiés pour femmes et enfants, dans la région de Limoges. Mon père ne put revoir ma mère et les enfants que plusieurs mois plus tard, lors d'une visite arrangée, car tout était contrôlé, et par la police française et par les autorités du camp. Personnellement, je connus L'Espagne qu'en juin 1968. Il était alors déconseillé aux opposants au régime de retourner en Espagne, tant que Franco était au pouvoir. On encourait alors des risques de représailles. Franco mourut à 83 ans, le 20 novembre1975, après un mois d'une interminable agonie et quarante ans de pouvoir sans partage en Espagne.
Je ne sais si les malheurs vécus par mes parents et mes frères ont été des catalyseurs qui contribuèrent à mon goût du voyage. Peut-être ! En tous cas la vie nomade, durant des années, contribua et facilita notre intégration en France. De région en région, je suivis forcément le mouvement familial. Le clan ayant appris à se mouvoir, à connaître les flux migratoires, la vague houleuse familiale continua de se déplacer de département en département à la recherche de travail et du rassemblement des autres membres de la famille éparpillée dans le sud de la France. Mes frères et sœurs, et moi-même, nés en France, fûmes préservés d'un cataclysme annoncé. Les aînés étaient morts, il fallait se reconstruire, rebâtir la famille. Que de luttes et combats de chaque instant pour des parents, heureusement unis dans « l'élevage » difficile des enfants qui vinrent au monde pendant et après la guerre 1939-1945.
G.D : Cette migration est-elle le point central qui déterminera par la suite un certain goût du voyage et de l'aventure humaine fraternelle ?
B.M : Oui je pense. J'ai puisé son essence dans le quotidien d'amour que nous ont donné mes parents. Ma sensibilité à fleur de peau est sans doute due aux drames de la vie que vécut ma famille, aux déchirements issus des guerres fauchant debout les combattants qu'ils étaient devenus pour défendre leur honneur et leurs convictions. Se relever après cela était plus que difficile. Il fallait avoir un père et une mère forts contre les épreuves. C'est sans doute là où s'est forgé un rempart contre les injustices. Sans se barricader, ils ont pu, au contraire, s'ouvrir à la vie, avoir de nouveaux enfants, élevés dans la dignité et l'espérance, nous rendre à l'émerveillement.
G.D : Tes itinéraires te conduisent sur le continent Américain et dans d'autres régions du Monde. Sont-ce tes activités d'écrivain qui te meuvent ainsi ?
B.M : Non, ce ne sont pas mes activités d'écrivain qui me font bouger. Souvent, ce sont mes voyages qui m'incitent à l'écriture. Ce qui me fait mouvoir, c'est l'intérêt que je porte aux individus, je vais vers eux, je tiens cela de mon enfance, c'est irrésistiblement naturel, tu comprends ! Je dirais même que c'est mon école d'apprentissage libre et sans obligations. C'est le besoin de s'assouvir, de vivre vrai. Quand j'étais en Amérique, j'étais plus « chemineau » qu'écrivain, dans le sens de suivre son chemin et être observateur. C'était presque un luxe. Le plaisir que j'éprouve dans la marche est immense. Je suis « On the road » en quête initiatique, en réflexion existentielle. Point de frontières, pas de douanes, tous les jours de nouvelles rencontres, des fiancées, des épouses, des amis. C'est une force de vouloir et de pouvoir être itinérant. Sans doute que les « obligations » de la vie qu'ont eu mes parents et ma famille ont contribué au goût fantastique d'user mes souliers pour aller quelque part. Là où j'ai de l'intérêt.
Je suis un troubadour. Je préfère les plaisirs simples, marcher, entrer dans un bar, m'installer sur un haut tabouret et regarder les gens tout en lisant sur les journaux les nouvelles du monde.
Mon existence est là, toujours dans la rue. C'est mon œuvre principale. Chaque pays où je suis allé était mon chef-d'œuvre : découverte à pied, marchant et souriant au monde ; exercice du corps, de l'esprit. Souvent j'étais rempli de bonheur quand je marchais sur le macadam, de l'Alaska à la Terre de Feu. J'ai connu tous les stratagèmes pour éviter des pièges et pour être heureux, apprendre à vivre pénard, parfois tout en aidant les plus défavorisés qui en échange m'offraient l'hospitalité, un hamac, une litière.
Alors écrire tout cela, tout ce j'ai pu emmagasiner, c'est de la discipline pour composer, mot à mot, un bouquin de plus. Le secret est là, dans la banque de mon cerveau, dans mes yeux lorsque parfois j'en parle et que quelqu'un, quelqu'une, veuille bien entendre mon chant. Le conte, je le tiens de mon père Don José et de Amalia, ma mère, ainsi que de mes frères aînés Joseph et Fernando et de deux de mes oncles. J'ai appris, avec ces êtres chers, à capter l'attention et à savourer l'instant où il faut dire les choses, la seconde où il vaut mieux se taire, garder le silence et écouter. Chez nous, cela se faisait par la parole. Essayer de comprendre, réagir, répondre verbalement, car les livres il y en avait peu.
J'ai grandi dans les champs, avec mes frères et sœurs, près de petites maisons, dans le Périgord Noir. "L'Oustal Nèbe" d'abord, "le Roc de la Rode", dans l'ancien presbytère de mon village natal, puis "Le Moulin", assis sur un sol d'argile recouvert de mousse, les fenêtres s'ouvrant sur une rivière d'argent où nageaient les carpes et les truites, mes premiers pas croisant les biches, les cerfs, les hérissons, le tracé des escargots. Durant une période, nous étions en zone de combats contre l'envahisseur allemand, mon père était dans les forces F.F.I. et continua à donner avec bravoure tout ce qu'il avait de générosité. Ma maman qui avait donné naissance à plus de dix enfants, sans compter les fausses couches, connaissait ce qu'était le chemin qui va droit au cœur. Le soir, à tour de rôle, à plat ventre sur ses genoux, elle nous instruisait à la manière des philosophes espagnols du 18e siècle, qu'elle chantait d'une beauté inégalable, digne des divas du 17e siècle. Ce fut mon meilleur professeur. Il n'y eut rien de pareil. Fille de sage femme Andalouse, toute sa vie elle honora les gens pauvres, ceux qui avaient besoin de tout, à qui elle offrait et partageait ce qu'elle possédait. Mon père vécut presque soixante-dix ans de mariage, avec elle, jusqu'au bout, à près de 97 ans, avant de s'éteindre doucement dans mes bras et tirer sa révérence de géant qu'il a été. Il complimentait chaque jours ma mère pour l'œuvre qui était aussi la sienne, ses enfants, grande famille admirée de tous, tout au long des petites routes du Lot où nous allions en chapelet serré, vêtus de blanc et de satin par maman, marchant heureux pour nous rendre aux fêtes votives. Quand, à la sonnerie du manège, commençaient à tourner les chevaux de bois et les voiturettes, mon père, très vite, asseyait les plus petits sur les sièges tandis que mes grands frères s'envolaient seuls vers les chevaux de bois et la grosse Mercédès chromée dont on entendait le klaxon faisant la fête aux parents, ce qui faisaient parfois soulever les paupières et lever les yeux au ciel de Grégoire, l'aveugle de Castelfranc que l'on retrouvait dans toutes fêtes. A Cahors et dans toute la vallée du Lot, région de vignobles, nous allions, parcourant en sabot de bois et chaussettes russes, les sentiers millénaires le long du fleuve, au bord duquel poussaient les pêchers et les abricotiers, les fraisiers et les melons dans les champs à pertes de vue.
Déjà à six ans, le jeudi, jour sans école, sur les coteaux des vignes nous mettions la « main à la patte » : vendanger, cueillir les abricots et les pêches, ramasser les fraises. Et le soir venu, frères et sœurs, on se retrouvait dans la vaste salle à manger de la "Villa du Paradis", notre belle maison qui dominait le Lot et sa petite plage. Mon père se mettait à chanter des cantes jondos, chants profonds, émouvants, les plus émouvants jamais entendus de toute mon existence, pendant que ma mère tambourinait des mains et des coudes, et, d'un bond, se levait de sa chaise et se mettait à exécuter des zapatéados almachareños de sa région natale, invitant les enfants à venir à table où ma sœur aînée, Aurora, avait aligné des floraisons de gâteaux, ronds et carrés, fait de farine de blé, d'huile d'olive et de raisins secs parfumés de Malaga. Ainsi s'ouvrait la ronde merveilleuse qui créait ce lien "inséparable" qui nous unissait et nous portait aux anges de la création, amoureux, hérités de l'affection qui nous avait été donnée, sans aucun autre échange : cadeau immense d'un père et d'une mère. Notre respect envers eux était sans compter. Non seulement pour le Noël, en échange du mensonge historique où les pères et mères ne sont là que pour une nuit. Pour nous, c'était chaque jour et chaque nuit Noël ou plutôt l'affection renouvelée toute la vie. Mon père était mon Zappa. Sans trop avoir de livres il connaissait par la pratique, les bonnes manières éducatives qu'il fallait donner à ses fils et à ses filles. Il tenait, beaucoup aussi, de Buenaventura Durutti, dans l'effort et la méthode de nous former à nous défendre. Sa vie, bien que pas facile, fut heureuse du don qu'il nous offrit à tous, même si un peu fragilisée par un manque d'instruction qu'il ne put nous offrir totalement, dû aux difficultés qu'il traversa. Il nous sortit de l'ornière des bas chemins où les guerres nous avaient enfoncé pour nous hisser au faîte de la liberté qui manquait si cruellement à tant de nos concitoyens.
(A suivre... demain !)

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